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De la recherche au marche : le parcours du combattant de la deeptech
Issues des laboratoires, les startups deeptech doivent franchir la 'vallee de la mort' entre la preuve scientifique et la commercialisation. Temoignages de chercheurs-entrepreneurs et analyse des solutions emergentes.

Transformer une decouverte de laboratoire en produit commercial viable : c’est le defi que relevent chaque jour les entrepreneurs de la deeptech. En France, pays ou la recherche publique est puissante mais ou le passage au marche reste un angle mort historique, le parcours est particulierement escarpe. Pourtant, des solutions emergent pour combler le fosse.
La “vallee de la mort” designe la periode critique entre l’obtention des premiers resultats scientifiques probants et la mise sur le marche d’un produit. Pour les startups deeptech, cette phase dure en moyenne quatre a six ans et necessite entre 5 et 20 millions d’euros de financement sans generation de revenus significatifs.
“Nous avons passe cinq ans a developper notre technologie de biocapteurs avant de pouvoir vendre notre premier produit”, raconte Antoine Dupont, cofondateur de Diagnostics Sante, une startup grenobloise issue du CEA. “Pendant cette periode, nous avons du convaincre des investisseurs de miser sur une promesse, pas sur des resultats commerciaux. C’est un exercice epuisant.”
Selon une etude de France Deeptech, seules 12 % des startups issues de la recherche publique francaises franchissent ce cap critique. Les autres echouent faute de financements suffisants, d’un marche pas assez mur ou d’une equipe incapable de passer du mode “laboratoire” au mode “entreprise”.
Pourtant, le potentiel est immense. La France dispose d’un des meilleurs systemes de recherche publique au monde, avec des organismes comme le CNRS, l’Inserm, le CEA ou l’INRIA qui produisent chaque annee des milliers de brevets et de decouvertes. Le probleme n’est pas l’invention, c’est l’industrialisation.
Plusieurs dispositifs tentent d’y remedier. Le programme “DeepsStart” de Bpifrance, lance en 2023, propose un accompagnement specifique aux chercheurs-entrepreneurs avec une enveloppe de 50 000 a 200 000 euros pour realiser une preuve de concept industrielle. En deux ans, 180 projets ont ete finances.
Les SATT (Societes d’Acceleration du Transfert de Technologies) jouent aussi un role cle. Presentes dans toutes les regions, elles aident les chercheurs a evaluer le potentiel commercial de leurs innovations, a deposer des brevets et a trouver des premiers clients. En 2025, les SATT ont accompagne 340 creations de startups.
“Le vrai declic, c’est lorsqu’on a signe notre premier contrat avec un industriel”, se souvient Claire Leblanc, CEO de Matério, une startup qui transforme des dechets miniers en materiaux de construction. “Nous avions la technologie, mais c’est le marche qui nous a valides. Sans ce contrat, aucun investisseur n’aurait mis un euro.”
Le role des incubateurs specialises est egalement crucial. L’incubateur du CEA, a Grenoble, a ainsi vu naitre plus de 80 startups depuis sa creation, dont Withings et Ledger. “Notre specificite, c’est que nous parlons le meme langage que les chercheurs”, explique Marc Neveu, directeur de l’incubateur. “Nous savons evaluer le potentiel technique d’un projet et aider le chercheur a se projeter dans un role d’entrepreneur.”
Un des defis majeurs reste la mobilite des chercheurs. En France, les procedures pour qu’un chercheur public puisse cofonder une startup tout en conservant son statut se sont simplifiees, mais restent complexes. La loi de 2024 sur l’innovation a introduit un “congé pour creation d’entreprise” de trois ans, renouvelable une fois, qui a profite a 220 chercheurs en 2025.
A l’international, la France souffre toujours d’un retard. Aux Etats-Unis, les universites comme MIT ou Stanford ont des bureaux de transfert de technologie aguerris et des fonds dotes de plusieurs centaines de millions de dollars. En Israel, le programme Yozma a cree un ecosysteme ou chaque chercheur sait qu’il peut devenir entrepreneur.
“Nous progressons, mais il nous manque encore une culture du risque”, analyse Philippe Bihouix, auteur et specialiste des enjeux technologiques. “Dans les laboratoires francais, la valorisation academique prime encore sur la valorisation economique. Publier un article est plus valorise que creer une entreprise.”
Pour accelerer le mouvement, le gouvernement a annonce fin 2025 la creation de “French Deep Tech”, une agence dediee au financement et a l’accompagnement des startups deeptech, dotee d’un budget de 300 millions d’euros sur trois ans. Son objectif : porter a 25 % le taux de startups issues de la recherche qui franchissent la vallee de la mort d’ici 2030.
Un chiffre ambitieux, mais atteignable si la France parvient a creer les ponts necessaires entre laboratoires et marches. La deeptech n’est pas une option pour le pays : c’est la condition de sa souverainete technologique et de sa reindustrialisation.
Grenoble, nouvel epicentre de la deeptech francaise



