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Marche du travail francais : plein-emploi ou penuries structurelles ?
Avec un taux de chomage a 7,1% et des tensions de recrutement record dans de nombreux secteurs, le marche du travail francais offre un tableau paradoxal entre quasi-plein-emploi et penuries structurelles de main-d'oeuvre.

Le marche du travail francais presente en 2026 un visage paradoxal. D’un cote, le taux de chomage est au plus bas depuis 1982. De l’autre, les entreprises peinent a recruter dans des secteurs entiers, creant des goulots d’etranglement qui freinent la croissance.
Un taux de chomage historiquement bas
Selon les donnees de l’INSEE, le taux de chomage en France (hors Mayotte) s’est etabli a 7,1% de la population active au premier trimestre 2026, contre 7,3% au quatrieme trimestre 2025 et 10,4% au pic de 2015.
“C’est le taux le plus bas depuis 1982”, se felicite le ministre de l’Economie. “La France compte 1,5 million de chomeurs de moins qu’en 2015.”
Le nombre d’emplois salariés a atteint 27,2 millions en 2025, en hausse de 1,2% sur un an. Le secteur prive a cree 250 000 emplois, le secteur public 30 000. “La creation d’emploi reste solide, meme si le rythme ralentit par rapport a 2021-2023”, analyse le directeur des etudes de l’INSEE.
Le taux d’emploi des 15-64 ans est de 68,5%, contre 65,5% en 2019. “Le taux d’emploi des seniors (55-64 ans) a fortement progresse, passant de 52% en 2019 a 62% en 2026, sous l’effet des reformes des retraites”, precise le rapport.
Des tensions de recrutement record
Malgre un chomage en baisse, les tensions de recrutement atteignent des niveaux historiques. Selon le baromètre de Pole Emploi, 62% des entreprises declarent rencontrer des difficultes de recrutement en 2026, contre 45% en 2020.
Les secteurs les plus touches sont la restauration (82% des entreprises en tension), le batiment (78%), la sante (75%), le numerique (72%) et les transports (68%). “Nous n’avions jamais connu une telle proportion de metiers en tension”, constate le directeur general de Pole Emploi.
Le nombre d’offres d’emploi non pourvues est estime entre 350 000 et 400 000 par Pole Emploi. “C’est un frein a la croissance et a la relocalisation industrielle”, alerte le Medef.
Les causes des tensions sont multiples : inadequation entre les competences recherchees et celles disponibles, conditions de travail et de remuneration perçues comme insuffisantes, et evolution rapide des besoins lies aux transitions numerique et ecologique.
Les metiers en tension : focus sur trois secteurs
Le batiment est l’un des secteurs les plus touches. Selon la Federation Francaise du Batiment (FFB), 200 000 postes sont a pourvoir en 2026. “Nous manquons d’ouvriers qualifies dans tous les corps de metier : maçons, electriciens, chauffagistes, plombiers”, explique le president de la FFB.
La sante connait une penurie encore plus grave. “Il manque 8 000 medecins generalistes, 15 000 infirmieres et 5 000 aides-soignants”, selon le rapport de la DREES. Les hopitaux publics depensent 2,5 milliards d’euros par an en interims pour pallier ces manques.
Le numerique est en tension structurelle. “Il manque 30 000 specialistes en cybersecurite, 25 000 developpeurs et 10 000 data scientists”, indique le baromètre du Syntec Numerique. Les salaires dans le secteur explosent : un developpeur senior gagne entre 55 000 et 80 000 euros par an.
La reforme des retraites modifie la donne
La reforme des retraites de 2023, qui a releve l’age legal de depart a 64 ans, commence a modifier la structure du marche du travail. Selon la DREES, le taux d’emploi des 60-64 ans a augmente de 8 points en trois ans.
“L’impact de la reforme sur le marche du travail se fait progressivement sentir”, analyse le Conseil d’Orientation des Retraites. “Le nombre de seniors en emploi a augmente de 400 000 personnes depuis 2022.”
Cependant, la reforme cree aussi des tensions. “Les seniors qui souhaitent travailler plus longtemps peinent parfois a trouver un emploi ou a rester en poste dans des metiers physiquement exigeants”, nuance la chercheuse.
Le taux de chomage des seniors (55-64 ans) est de 5,8%, en baisse mais significativement plus eleve que celui des 25-49 ans (5,2%).
Les inegalites territoriales persistent
Le marche du travail francais est marque par de fortes inegalites territoriales. Le taux de chomage varie du simple au triple entre les departements : de 5,0% en Maine-et-Loire a 16,8% au Nord.
Les zones rurales et periurbaines connaissent des tensions de recrutement particulierement fortes. “Dans certains territoires, les entreprises ne trouvent pas de main-d’oeuvre qualifiee et doivent refuser des commandes”, alerte l’Association des Maires de France.
L’Ile-de-France concentre 22% de l’emploi national mais seulement 12% des tensions de recrutement. “La densite du marche du travail francilien permet une meilleure adequation entre l’offre et la demande”, analyse le cabinet Rexecode.
Les mutations du travail
Le marche du travail francais est profondement transformé par l’essor du teletravail. Selon le baromètre de l’INSEE, 28% des salaries teletravaillent au moins un jour par semaine en 2026, contre 5% en 2019.
“Le teletravail a modifié les arbitrages geographiques des salaries et les strategies de recrutement des entreprises”, observe le chercheur. Les zones periurbaines et les villes moyennes beneficient de ce mouvement, tandis que les centres-villes des grandes metropoles perdent une partie de leur attractivite.
Le travail independant connait un essor rapide. “La France compte 4,8 millions de travailleurs independants en 2026, dont 2,5 millions de micro-entrepreneurs”, selon l’INSEE. Le statut de micro-entrepreneur attire particulierement les jeunes (35% ont moins de 30 ans).
L’intelligence artificielle commence a impacter le marche du travail. Selon une etude du cabinet McKinsey, 15% des emplois francais pourraient etre significativement modifies par l’IA d’ici 2030, tandis que 3% pourraient etre supprimes.
“L’IA ne detruit pas massivement l’emploi, mais elle transforme le contenu des postes et les competences requises”, analyse le rapport. Les emplois les plus exposes sont ceux de l’administration, du conseil et de la traduction.
Les politiques de l’emploi
Le gouvernement a lance en 2026 la deuxieme phase de “France Travail”, le nouveau service public de l’emploi qui a remplacé Pole Emploi en 2025. L’objectif est de mieux accompagner les demandeurs d’emploi et de renforcer l’adéquation entre l’offre et la demande.
“France Travail a permis de reduire de 12% le delai moyen de retour a l’emploi”, se felicite le ministere du Travail. “Nous avons aussi renforce l’accompagnement des beneficiaires du RSA.”
Le plan “Emplois d’avenir 2.0”, lance en 2025, vise a former et inserer 200 000 jeunes peu qualifies dans les metiers en tension. “Le dispositif a deja permis l’embauche de 80 000 jeunes en alternance ou en contrat de professionnalisation”, indique le gouvernement.
Perspectives
Le marche du travail francais devrait rester tendu a court terme. Le taux de chomage pourrait descendre a 6,5% en 2027 avant de remonter legerement avec le ralentissement economique attendu.
Les penuries de main-d’oeuvre devraient persister dans les secteurs de la sante, du batiment et du numerique. La formation professionnelle, analysee dans notre article sur le marche de la formation, est la cle pour resorber ces tensions.
L’immigration professionnelle en debat
Face aux tensions de recrutement, la question de l’immigration professionnelle revient sur le devant de la scene. Selon le rapport 2026 de la Direction de l’Immigration, 45 000 titres de sejour pour motifs professionnels ont ete delivres en 2025, en hausse de 25% par rapport a 2024.
“Les besoins de main-d’oeuvre dans certains secteurs (batiment, sante, numerique) ne peuvent pas etre satisfaits par le seul marche du travail national”, analyse le directeur de l’Office Francais de l’Immigration et de l’Integration.
Le gouvernement a elargi en 2026 la liste des metiers en tension ouvrant droit a un titre de sejour professionnel, passant de 30 a 50 metiers. “Nous facilitons l’immigration professionnelle dans les secteurs ou les besoins sont avers et non pourvus”, justifie le ministere de l’Interieur.
Le Medef s’est prononce en faveur d’une politique d’immigration professionnelle plus ouverte. “Dans un contexte de penurie de main-d’oeuvre, nous devons attirer les talents etrangers”, plaide le president du Medef.
L’avenir du travail et l’IA
L’intelligence artificielle est en train de redefinir le marche du travail. Selon une etude du cabinet McKinsey, 30% des taches professionnelles en France pourraient etre automatisees d’ici 2030, mais l’IA creerait autant d’emplois qu’elle n’en detruirait.
“Les emplois les plus menaces sont ceux de l’administration et du back-office, tandis que les emplois les plus demandes seront dans la tech, la sante et les services a la personne”, analyse le rapport.
Le gouvernement a lance en 2026 un “Observatoire des impacts de l’IA sur l’emploi”, rattache a France Strategie. “Notre mission est d’anticiper les mutations de l’emploi liees a l’IA et de proposer des mesures d’accompagnement”, explique le directeur de l’Observatoire.
Les syndicats restent vigilants. “L’IA ne doit pas etre un pretexte pour degrader les conditions de travail ou supprimer des emplois sans reconversion”, previent le secretaire general de la CFDT.
Les premiers accords d’entreprise sur l’IA commencent a emerger. Orange a signe en 2025 un accord avec les syndicats encadrant l’usage de l’IA dans les ressources humaines et la relation client. “L’accord prevoit que toute decision impactant un salarie prise par une IA doit etre validee par un manager”, explique le DRH du groupe.
L’enjeu des competences est au coeur des marches identifies pour 2027. Dans un marche du travail qui se tend, les travailleurs qualifies ont le vent en poupe. La question du plein-emploi en France n’est plus tant celle du nombre de chomeurs que celle des competences disponibles.



