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Marche obligataire pour startups : une alternative au venture capital
Face a la raréfaction du capital-risque et aux conditions de financement bancaire restrictives, le marche des obligations convertibles et de la dette venture connaît un essor spectaculaire en France, offrant aux startups un financement non dilutif et aux investisseurs un profil de rendement ajuste.
Le financement obligataire des startups et des PME innovantes, longtemps marginal en France, connaît une croissance exponentielle. Le marche de la dette venture (venture debt) et des obligations convertibles a atteint 1,8 milliard d’euros en 2025, en hausse de 55% sur un an, selon le barometre de France Invest et de l’AFIC. Cette alternative au capital-risque classique seduit de plus en plus d’entrepreneurs, soucieux de limiter la dilution, et d’investisseurs, attires par des rendements de 8 a 12% avec une maturite de 3 a 5 ans.
Comprendre le marche: dette venture vs obligations classiques
Le marche de la dette venture (venture debt) se distingue du financement bancaire traditionnel par son profil de risque. Les preteurs (fonds de dette venture, banques specialisees) accordent des prets de 2 a 15 millions d’euros aux startups ayant leve au moins un tour de table en capital, avec des covenants assouplis et des maturites de 36 a 48 mois. Le taux d’interet annuel est compris entre 8% et 15%, auquel s’ajoute un warrant (bon de souscription d’actions) representant 5 a 15% du montant du pret.
Les obligations convertibles (OC) permettent aux investisseurs de preter des fonds avec la possibilite de les convertir en actions a une date ultérieure, generalement a un prix inferieur au tour de financement suivant. Le marche des OC en France a atteint 720 millions d’euros en 2025, en hausse de 40%.
Le marche des obligations simples (non convertibles) pour les PME innovantes, emises sur le marche Euro MTF de la Bourse de Luxembourg ou sur Euronext Access, a atteint 380 millions d’euros en 2025. Les montants unitaires sont compris entre 5 et 50 millions d’euros, avec des taux de 6 a 9% et des maturites de 3 a 5 ans.
Pour une mise en perspective des nouvelles formes de financement, nous vous renvoyons a notre analyse du capital-risque français en grande transformation.
Les acteurs du marche
Le leader français de la dette venture est le fonds Smart Lender, cree en 2016 par Julien Lamy. Smart Lender a accorde 280 millions d’euros de prets en 2025, en hausse de 45%, et gere 850 millions d’euros d’actifs sous gestion. Le fonds a finance 45 startups en 2025, dont ContentSquare (8 millions d’euros), ManoMano (12 millions) et Ledger (15 millions). Le taux de defaut cumule depuis la creation du fonds est de 2,8%, inferieur aux 5% anticipés.
Le fonds Viola Credit, filiale du groupe Viola (Israel), a ouvert un bureau a Paris en 2025 et accorde 120 millions d’euros de dette venture en France. Viola a finance la startup française de cybersecurite HarfangLab (5 millions d’euros) et le specialiste de l’IA generaitve LightOn (3 millions d’euros).
La banque Bpifrance, via sa filiale Bpifrance Financement, a accorde 450 millions d’euros de prets innovants et d’obligations convertibles en 2025. Bpifrance propose un “Pret Innovation” de 50 000 a 5 millions d’euros, a taux fixe de 5,5%, remboursable sur 7 ans, consenti sans garantie. L’enveloppe 2026 a ete portee a 550 millions d’euros.
Le groupe bancaire BNP Paribas a lance en 2025 une offre de “Venture Debt” via sa filiale BNP Paribas Growth & Innovation. La banque a accorde 80 millions d’euros de prets en 2025, ciblant les startups en serie B et C avec un ticket moyen de 5 millions d’euros.
Les obligations convertibles sont principalement souscrites par des fonds specialises comme Seventure Partners (200 millions d’euros d’OC en 2025), Omnes Capital (150 millions) et Idinvest (180 millions). Le fonds Seventure a lance en 2025 un fonds dedie aux OC de 300 millions d’euros, clôturé en mars 2026.
L emergence des plateformes de financement obligataire
Les plateformes de financement participatif obligataire (crowdlending) connaissent un essor rapide. La plateforme française Lendix (devenue October), leader du crowdlending B2B en Europe, a finance 180 PME pour 280 millions d’euros en 2025, dont 40% de startups tech. October a lance en 2025 une offre d’obligations vertes pour les PME, avec un taux de 5,8% et une notation extra-financiere obligatoire.
La plateforme WiSEED, specialisee dans les obligations pour PME innovantes, a collecte 95 millions d’euros en 2025 aupres de 28 000 investisseurs particuliers. Le taux de rendement moyen offert est de 7,5% pour une duree de 3 a 5 ans. WiSEED a ete rachetee en 2026 par le groupe bancaire Credit Mutuel Arkea pour 35 millions d’euros.
La plateforme Anaxago, historiquement dediee au crowdfunding immobilier, a lance en 2025 une branche obligations startups qui a collecte 28 millions d’euros. La plateforme propose des obligations de 100 000 a 2 millions d’euros, avec des taux de 8 a 10%.
Les avantages pour les startups
Le recours a la dette venture plutot qu’a un tour de table en capital presente plusieurs avantages pour les startups. Le principal est l’absence de dilution: la dette venture finance la croissance sans reduire la participation des fondateurs et des investisseurs historiques. Pour une startup en serie B (10-30 millions d’euros leves), un pret de 5 millions d’euros en dette venture evite une dilution de 10 a 15%.
La dette venture est egalement plus rapide a structurer qu’un tour de table en capital. Le delai moyen entre le mandat et le versement des fonds est de 6 a 8 semaines, contre 12 a 16 semaines pour un tour de table. Les couts de structuring sont de 1 a 2% du montant, contre 5 a 8% pour une augmentation de capital.
La flexibilite d’utilisation des fonds est un autre avantage: la dette venture peut financer des besoins specifiques (stock, BFR, acquisition, R&D) sans reporting aussi contraignant qu’un fonds de capital-risque. Les covenants sont generalement limites a des ratios de tresorerie et de chiffre d’affaires.
Comme nous le decrivions dans notre dossier sur les cinq marches a suivre pour les investisseurs en 2027, la dette venture est devenue un instrument incontournable de la finance entrepreneuriale.
Les risques et les limites
Le marche de la dette venture n’est pas sans risques. Le taux de defaut des startups financees par dette venture est de 3 a 5% selon les portfolios, mais peut monter a 15% en cas de retournement de marche. Les fonds de dette venture constituent des provisions de 8 a 12% des montants pretees.
Les covenants sont un point de vigilance: une startup qui ne respecte pas ses ratios financiers peut voir son pret exige en remboursement anticipe (acceleration clause), avec des consequences potentiellement catastrophiques. En 2025, 12 startups françaises financees par dette venture ont ete placees en procedure de sauvegarde, selon une etude de l’AFTE.
La dette venture reste un marche de taille modeste par rapport aux Etats-Unis, ou le marche a atteint 32 milliards de dollars en 2025. La France represente 5,6% du marche europeen de la dette venture (32 milliards d’euros), derriere le Royaume-Uni (40%) et l’Allemagne (18%). Le marche français souffre d’un manque de standardisation des contrats et d’une culture du financement obligataire moins developpee qu’aux Etats-Unis.
Les innovations: obligations vertes, sociales et tokenisees
Le marche obligataire pour startups innove avec de nouveaux produits. Les obligations vertes pour startups, lancees en 2025, permettent de financer des projets de transition energetique ou d’impact environnemental avec un taux bonifie. La startup francaise de recyclage chimique Carbios a emis 50 millions d’euros d’obligations vertes en 2025, avec un taux de 4,5% (contre 7% pour une obligation classique), dans le cadre de son plan d’industrialisation.
Les obligations a impact social, financees par des investisseurs institutionnels, ont fait leur apparition en France. La startup d’insertion professionnelle Linklusion a emis 2 millions d’euros d’obligations sociales en 2025, dont le taux est indexe sur le nombre de beneficiaires inseres.
La tokenisation des obligations sur blockchain est un autre axe d’innovation. La plateforme française LiquidShare, filiale d’Euronext, a lance en 2025 un service d’emission d’obligations tokenisees pour PME. La premiere emission, realisee par la startup deeptech Alice & Bob (informatique quantique) pour 5 millions d’euros, a ete souscrite par 120 investisseurs en 48 heures.
Le cadre reglementaire
L’Autorite des Marches Financiers (AMF) a publie en 2025 une instruction simplifiant le processus d’emission d’obligations pour les PME et startups. Le prospectus reglemente, obligatoire pour les emissions de plus de 8 millions d’euros, peut desormais etre remplace par un document d’information simplifie pour les emissions inferieures a 20 millions d’euros. La mesure vise a reduire les couts de mise sur le marche, estimes entre 50 000 et 150 000 euros pour un prospectus complet.
Le regime fiscal des obligations startups beneficie du dispositif “IR-PME” pour les particuliers, qui offre une reduction d’impot de 25% du montant souscrit, dans la limite de 50 000 euros (100 000 euros pour un couple). En 2025, 72 millions d’euros d’obligations startups ont ete souscrites dans le cadre de ce dispositif.
La loi de finances 2026 a cree le statut de “Fonds de Dette Venture” (FDV), un nouveau vehicule d’investissement dedie au financement obligataire des startups et PME innovantes. Le FDV beneficie d’un regime fiscal identique a celui des FCPI (Fonds Communs de Placement dans l’Innovation), avec une reduction d’impot de 18% du montant investi.
Perspectives du marche
Le marche obligataire pour startups en France devrait atteindre 3,5 milliards d’euros en 2028, selon le cabinet Eight Advisory. La croissance sera portée par la maturite croissante de l’ecosysteme startup français, l’arrivee de nouveaux preteurs (banques, assureurs) et le developpement des infrastructures de marche (plateformes tokenisees, secondaires).
Le principal catalyseur sera la baisse des couts d’emission grace a la standardisation et a l’industrialisation des processus. L’initiative “Bond Factory” lancée par Euronext en 2025, qui propose un cadre standardise d’emission d’obligations pour les PME, devrait accelerer cette tendance.
Le marche de la dette venture française, bien qu’encore emergent, offre un potentiel de croissance considereble dans un contexte ou les startups recherchent des alternatives a la dilution par le capital-risque. La capacite du secteur a maintenir des taux de defaut bas et a attirer des investisseurs institutionnels (assureurs, fonds de pension) determinant sa trajectoire dans les prochaines annees.
Pour completer cette analyse, nous vous invitons a lire notre article sur les secteurs qui redessinent la finance, qui explore les mutations profondes du financement entrepreneurial.