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Interim et recrutement : le marche du travail temporaire en pleine mutation
Avec 10,2 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2025, le marche français de l'interim et du recrutement traverse une transformation profonde, portee par la penurie de main-d'oeuvre, la digitalisation des plateformes et la recomposition des relations de travail.

Le marche du travail temporaire et du recrutement en France a atteint 10,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025, en hausse de 6,5% sur un an, selon les donnees de Prism’emploi, le syndicat du secteur. Cette croissance, portee par la reprise economique et les tensions de recrutement, masque des mutations profondes: digitalisation des plateformes, emergence du modele marketplace, evolution reglementaire et recomposition des relations entre donneurs d’ordre et entreprises de travail temporaire (ETT).
Le marche de l’interim en chiffres
L’intérim en France represente 820 000 equivalents temps plein (ETP) en moyenne quotidienne en 2025, en hausse de 4% sur un an, selon la Dares (ministere du Travail). Le volume d’heures interimees atteint 580 millions d’heures, en hausse de 3,5%. Le taux de penetration du travail temporaire dans l’emploi salarie est de 3,2%, stable depuis 2022.
Les secteurs utilisateurs d’intérim se repartissent ainsi: industrie (38%), construction (22%), transport et logistique (18%), tertiaire (15%), agriculture (7%). L’intérim industriel, longtemps moteur du secteur, recule lentement (-1% par an) au profit du tertiaire et de la logistique (+8% par an).
Les motifs de recours a l’intérim evoluent: le remplacement (45%), le pic d’activite (30%), le surcroit temporaire (15%) et l’absence de recrutement direct (10%). Le recours a l’intérim comme pre-recrutement (CDI intérimaire) progresse et represente 12% des contrats, contre 8% en 2020.
Pour comprendre les mutations du marche du travail dans un contexte economique plus large, nous vous renvoyons a notre analyse des cinq marches a suivre pour les investisseurs en 2027.
Les leaders du marche: Adecco, Randstad, Manpower et les français
Le marche de l’intérim en France est domine par les groupes internationaux, mais les acteurs français conservent des positions significatives. Adecco, le leader mondial, detient 18% du marche français avec un chiffre d’affaires de 1,8 milliard d’euros en 2025. Randstad est deuxieme avec 15% et 1,5 milliard d’euros. Manpower (groupe ManpowerGroup) est troisieme avec 12% et 1,2 milliard d’euros.
Le leader français est le groupe Synergie, base a Paris, qui pese 980 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, en hausse de 8% sur un an. Synergie emploie 1 400 collaborateurs en France et 5 500 dans le monde, avec un reseau de 680 agences. Le groupe a realise l’acquisition du belge Accent Jobs en 2025 pour 65 millions d’euros.
Le groupe Supplay, fonde en 1990 par Jean-Marc Flachet, est le deuxieme groupe français avec 420 millions d’euros de chiffre d’affaires. Supplay a ete rachete en 2025 par le fonds d’investissement HLD (holding de la famille Mulliez) pour 280 millions d’euros, valorisant le groupe a 7 fois son EBITDA.
Le groupe Start People, filiale du groupe USG People (Pays-Bas), realiste 380 millions d’euros en France. L’entreprise a ete rachetee en 2025 par le groupe néerlandais HeadFirst Group pour 320 millions d’euros, dans le cadre d’une consolidation europeenne du secteur.
Pour une analyse des dynamiques d’investissement dans les services, nous vous recommandons la lecture de notre dossier sur le capital-risque français en grande transformation.
La revolution des plateformes numeriques
Le marche de la mise en relation directe entre entreprises et travailleurs temporaires via des plateformes numeriques (marketplaces de l’interim) connaît une croissance explosive. Ce segment represente 780 millions d’euros en 2025, en hausse de 35% sur un an, soit 7,6% du marche total de l’interim.
La start-up française Wenjob, creee en 2019 par Cedric Bario, est la leader francaise du secteur. La plateforme, qui connecte directement les entreprises avec des intérimaires via une application mobile, a traite 4,5 millions d’heures de mission en 2025, pour un chiffre d’affaires de 42 millions d’euros. Wenjob a leve 35 millions d’euros en 2025 aupres de Daphni et d’Idinvest, et compte 120 salaries.
Le concurrent Shapes (ex-Staffme), fonde a Paris, a leve 20 millions d’euros en 2026. La plateforme propose un modele de “VTC de l’interim” avec geolocalisation des travailleurs disponibles et mise en relation instantanee. Shapes revendique 25 000 intérimaires inscrits et 3 000 entreprises clientes.
Le groupe Adecco a repondu a cette concurrence en lancant sa propre plateforme, “Adecco Click”, en 2025. La plateforme propose 15 000 missions en France et a genere 50 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, inferieur aux attentes (80 millions prevus). Le cout d’acquisition client eleve (350 euros par mission confirmee) freine le developpement.
Le marche du recrutement: une croissance soutenue
Le marche du recrutement en France (hors interim) pese 3,5 milliards d’euros en 2025, en hausse de 9% sur un an. Les cabinets de recrutement, les chasseurs de tetes et les plateformes d’emploi en ligne se partagent ce marche en croissance, porté par les tensions de recrutement dans les métiers en tension (informatique, sante, ingenierie).
La plateforme LinkedIn, leader inconteste du recrutement en ligne en France, a genere environ 380 millions d’euros de revenus en France en 2025 (abonnements Talent Solutions et publicite). LinkedIn compte 25 millions d’utilisateurs en France, dont 12 millions actifs mensuels.
Welcome to the Jungle, le pure-player français du recrutement et de la marque employeur, a realise 65 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, en hausse de 28%. La plateforme, qui propose des contenus sur la vie en entreprise et des offres d’emploi, compte 3 000 entreprises clientes et 8 millions d’utilisateurs mensuels. Welcome to the Jungle a leve 40 millions d’euros en 2025 aupres d’Idinvest et d’Hi Inov, portant le total leve a 95 millions d’euros.
HelloWork, editeur du site RegionsJob et de la plateforme de recherche d’emploi, a ete rachete en 2025 par le groupe Figaro (Dassault) pour 120 millions d’euros. HelloWork affiche un chiffre d’affaires de 55 millions d’euros et 6 millions de CV actifs.
Les transformations legislatives et leur impact
La reforme de l’assurance chomage de 2024 a eu un impact significatif sur le marche de l’interim. Le durcissement des conditions d’indemnisation (ouverture des droits a 6 mois de travail sur 24 mois au lieu de 6 sur 24, avec un bonus pour les entreprises qui proposent des CDI) a reduit le vivier de candidats disponibles pour les missions d’interim.
La loi “Partage de la Valeur” du 18 decembre 2023, qui impose aux entreprises de plus de 11 salaries de mettre en place un dispositif de partage de la valeur (interessement, participation, prime de partage de la valeur), s’applique egalement aux interinaires. Les ETT estiment le cout de mise en conformite a 200 millions d’euros pour le secteur.
Le projet de loi “Plein Emploi”, en discussion en 2026, prevoit la creation d’un “contrat de mission longue duree” de 24 mois maximum (contre 18 mois actuellement), une mesure attendue par les ETT pour le secteur de l’industrie. Le texte prevoit egalement la possibilite de prolonger les missions d’interim jusqu’a 36 mois pour les seniors de plus de 57 ans.
La penurie de main-d’oeuvre: le defi structurel
Les tensions de recrutement en France sont a un niveau record. Selon l’enquete Besoins en Main-d’Oeuvre (BMO) de Pôle Emploi 2026, 62% des entreprises declarent rencontrer des difficultés de recrutement, contre 45% en 2021. Les metiers les plus touches sont: conducteurs routiers (28 000 postes vacants), aides a domicile (35 000), serveurs (22 000), developpeurs informatiques (18 000) et soudeurs (12 000).
Face a cette penurie, les ETT developpent des strategies de formation. Le groupe Adecco a investi 28 millions d’euros en 2025 dans son centre de formation “Adecco Academy”, qui a forme 12 000 intérimaires. Synergie a ouvert une ecole de la soudure a Nantes en 2025, formant 200 stagiaires par an avec un taux d’insertion de 85%.
Le marche des travailleurs detaches, longtemps source de main-d’oeuvre pour l’interim, s’est contracte. Le nombre de detachements en France est tombe a 210 000 en 2025, contre 380 000 en 2019, sous l’effet du renforcement des controles et de la directive europeenne 2023/2783 sur la lutte contre le dumping social.
Les perspectives du marche
Le cabinet d’etudes Xerfi prevoit une croissance annuelle de 4 a 5% du marche de l’interim et du recrutement entre 2026 et 2028, portee par les tensions de recrutement et la croissance de l’emploi tertiaire. Le marche des marketplaces numeriques de l’interim devrait croitre de 30% par an, pour representer 15% du marche total en 2028.
La consolidation du secteur devrait se poursuivre, avec des rachats de PME par les grands groupes. Les fonds d’investissement restent actifs: le secteur a attire 450 millions d’euros d’investissements en 2025, dont 280 millions en LBO. La valorisation moyenne des ETT est de 6 a 8 fois l’EBITDA, stable depuis 2023.
L’innovation technologique (intelligence artificielle, matching algorithmique, signature electronique du contrat) reduira les couts de gestion de 20 a 30% d’ici 2030, selon une etude du cabinet McKinsey. Les ETT qui sauront combiner presence physique (agences) et plateforme numerique (omnichannel) tireront leur epingle du jeu dans un marche ou la relation humaine reste cle dans la fidelisation des intérimaires.
Le marche du travail temporaire français, apres avoir surmonte la crise du Covid et la reconfiguration reglementaire, aborde une decennie de croissance structurelle portee par les tensions demographiques et la flexibilite croissante du marche de l’emploi. Les entreprises capables d’articuler technologie, formation et accompagnement humain definiront le nouveau standard du secteur.
Pour approfondir les mutations du marche du travail et leurs implications economiques, nous vous invitons a consulter notre article sur les secteurs qui redessinent la finance.



